SOMMET RUSSIE-AFRIQUE : Moscou vend la souveraineté, l’Afrique réclame le développement
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SOMMET RUSSIE-AFRIQUE Moscou vend la souveraineté, l’Afrique réclame le développement
Le 3ᵉ Sommet Russie-Afrique met en lumière un décalage entre les ambitions géopolitiques de Moscou et les attentes économiques des États africains. Si la sécurité, la souveraineté et la contestation de l’ordre occidental constituen...
SOMMET RUSSIE-AFRIQUE Moscou vend la souveraineté, l’Afrique réclame le développement
Le 3ᵉ Sommet Russie-Afrique met en lumière un décalage entre les ambitions géopolitiques de Moscou et les attentes économiques des États africains. Si la sécurité, la souveraineté et la contestation de l’ordre occidental constituent les principaux ressorts de la séduction russe, les dirigeants africains réclament davantage d’investissements, d’industrialisation et de transferts technologiques.
À Moscou, les 28 et 29 octobre 2026, la Russie entend démontrer qu’elle demeure un partenaire incontournable du continent africain. La participation de 48 pays africains, dont 22 représentés par des chefs d’État, témoigne de la persistance de son attractivité diplomatique. Toutefois, cette mobilisation ne saurait suffire à établir la profondeur des relations économiques entre les deux parties. Car, derrière les discours sur la multipolarité et la souveraineté, se dissimule une préoccupation réelle relative à l’apport économique de Moscou.
La Russie a progressivement construit son influence sur le continent autour de trois leviers : la coopération sécuritaire, la défense de la souveraineté des États et la promotion d’un ordre international présenté comme une alternative à l’hégémonie occidentale. Cette offre rencontre un écho particulièrement favorable auprès de gouvernements qui souhaitent diversifier leurs partenariats et réduire leur dépendance vis-à-vis des puissances occidentales.
Au Sahel, notamment, le rapprochement avec Moscou s’inscrit dans une recomposition des alliances militaires et diplomatiques. Le discours russe sur la non-ingérence et le respect des choix souverains des États constitue un argument politique de poids. Il permet à Moscou de se présenter comme un partenaire qui ne conditionne pas systématiquement sa coopération à des exigences politiques comparables à celles de certains partenaires occidentaux.
Toutefois, cette convergence politique ne signifie pas nécessairement une convergence des intérêts économiques. La Russie cherche à consolider son influence, à élargir ses marchés et à renforcer sa position dans les rapports de force internationaux. Les États africains, pour leur part, attendent de leurs partenaires des réponses à des besoins structurels tels que le financement des infrastructures, l’industrialisation, la création d’emplois, l’accès aux technologies et la valorisation des ressources naturelles.
Un partenariat commercial encore marginal…
Le décalage apparaît d’abord dans les échanges commerciaux. Selon les données de Chatham House, un think tank britannique dédié aux affaires internationales et à la diplomatie, le commerce entre la Russie et l’Afrique est estimé à environ 27 milliards de dollars en 2025. Ce montant représente moins de 2 % du commerce total africain et demeure inférieur à l’objectif de 40 milliards de dollars fixé par Vladimir Poutine en 2019.
La comparaison avec la Chine et l’Union européenne est particulièrement révélatrice. Les échanges de l’Union européenne avec l’Afrique sont estimés à environ 355 milliards d’euros en 2025, contre près de 348 milliards de dollars pour la Chine. Ces ordres de grandeur montrent que la présence politique russe sur le continent ne se traduit pas encore par un poids commercial comparable à celui de ses principaux concurrents.
La Russie conserve néanmoins des positions importantes dans certains secteurs, notamment les céréales, les hydrocarbures et les armements. La progression de 35 % en valeur de ses exportations agricoles vers l’Afrique au premier semestre 2026, à 2,9 milliards de dollars, témoigne d’une dynamique réelle. Mais ces échanges restent concentrés dans des secteurs qui ne répondent pas nécessairement aux attentes de transformation structurelle des économies africaines.
Le problème n’est donc pas l’absence de relations économiques, mais leur capacité limitée à produire des effets durables sur les structures productives du continent.
Les communiqués africains expriment des attentes qui dépassent le discours russe…
Les déclarations officielles du 28 octobre des dirigeants africains présents à Moscou permettent de saisir cette différence de priorités. Elles montrent que les États africains ne se contentent plus de reprendre le discours russe sur la souveraineté et la multipolarité. Ils formulent également des exigences économiques précises.
Le président burundais Évariste Ndayishimiye, qui copréside le sommet en sa qualité de président en exercice de l’Union africaine, a ainsi appelé à une évolution du partenariat russo-africain. Il a défendu l’ambition de voir l’Afrique participer pleinement à la définition des orientations économiques mondiales, « en tant qu’acteur de production, de transformation et d’innovation ». « Le partenariat russo-africain doit dépasser l’échange traditionnel de matières premières pour privilégier la transformation locale, l’industrialisation, le transfert de technologies, le développement des compétences et la création d’emplois », déclare le président en exercice de l’Union africaine.
Cette formulation est particulièrement importante. Elle ne remet pas forcément en cause le principe du partenariat avec Moscou, mais en interroge les modalités concrètes. L’Afrique ne veut plus être uniquement un fournisseur de ressources naturelles et un espace de compétition entre puissances. Elle entend participer à la production de richesses, à leur transformation et à la maîtrise des technologies.
La déclaration burundaise fait ainsi apparaître une exigence de rééquilibrage. La coopération avec la Russie ne saurait être considérée comme un succès uniquement parce qu’elle permet de diversifier les alliances diplomatiques ou de renforcer les capacités militaires. Le communiqué du ministère togolais des Finances et du Budget apporte un éclairage complémentaire. À l’occasion de la participation de Faure Gnassingbé au sommet, Lomé met en avant plusieurs priorités : sécurité alimentaire, intrants agricoles, formation scientifique et technique, énergie et valorisation de la plateforme logistique portuaire.
La diversification des partenariats, plutôt que l’alignement…
Le communiqué précise que le Togo participe au sommet avec des « priorités précises et assumées », dans le cadre d’une « diplomatie d’ouverture et de partenariats diversifiés ». Il ajoute que l’objectif est « d’élargir le champ de ses coopérations au service de son développement et de la stabilité régionale, en cohérence avec ses engagements envers l’ensemble de ses partenaires ».
Cette dernière précision mérite attention. Elle montre que le rapprochement avec Moscou ne signifie pas nécessairement une volonté de rompre avec les autres partenaires. La Russie est envisagée comme un levier supplémentaire au service des objectifs nationaux, et non comme un partenaire exclusif. La position togolaise illustre ainsi une logique de diversification pragmatique. Les États africains peuvent rechercher une coopération sécuritaire avec Moscou, tout en continuant à solliciter des financements, des infrastructures et des débouchés auprès de la Chine, de l’Union européenne ou d’autres puissances.
Le communiqué tunisien confirme cette articulation entre souveraineté et développement. La cheffe du gouvernement, Sarra Zaafrani Zenzri, souligne que le sommet doit examiner les moyens de renforcer la coopération économique dans les domaines du « commerce, de l’investissement, de la santé, des infrastructures, de l’énergie, des technologies et de l’éducation ». Les panels auxquels participe la Tunisie portent notamment sur « La souveraineté : fondement du développement » et « La technologie et l’innovation au service de l’amélioration de la qualité de vie ».
La souveraineté apparaît donc comme un objectif politique, mais aussi comme une condition du développement. Elle ne se limite pas à la capacité d’un État à choisir ses partenaires. Elle suppose également de disposer des moyens économiques, technologiques et institutionnels nécessaires pour exercer effectivement cette liberté.
Le véritable enjeu : transformer les déclarations en résultats
La déclaration conjointe de l’Union africaine et de la Russie, qui prévoit un nouveau plan d’action pour 2027-2029, constitue un autre élément d’analyse. Les deux parties annoncent leur volonté d’« identifier et traiter les lacunes existantes » et d’approfondir leur coopération dans les domaines d’intérêt commun. La reconnaissance de ces « lacunes » est significative. Elle suggère que les dispositifs de coopération précédents n’ont pas permis de répondre pleinement aux ambitions affichées. Le nouveau plan d’action devra donc être évalué à partir de sa capacité à corriger ces insuffisances.
La question est désormais celle des moyens. Les 33 documents intergouvernementaux, ministériels ou commerciaux annoncés à l’occasion du sommet, les projets de coopération technologique et les engagements économiques devront être examinés à l’aune de leur contenu. S’agit-il de contrats financés, assortis de calendriers et d’indicateurs de réalisation, ou principalement de déclarations d’intention ? L’issue du Sommet nous en édifiera.
Le transfert de technologies, l’industrialisation et la création d’emplois constituent des objectifs exigeants. Ils nécessitent des investissements importants, des infrastructures adaptées et des mécanismes de financement durables. Or, la Russie doit elle-même composer avec les contraintes économiques et industrielles liées à la guerre en Ukraine et aux sanctions occidentales. Le partenariat russo-africain se trouve ainsi confronté à une contradiction réelle. Moscou dispose d’une capacité de séduction politique réelle, mais ses moyens économiques restent limités au regard des besoins du continent.
L’Afrique, de son côté, ne saurait être considérée comme un bloc homogène. Les priorités varient selon les pays, les secteurs et les contextes politiques. Mais les communiqués du Burundi, du Togo et de la Tunisie font apparaître une préoccupation commune liée à la nécessité de faire de la coopération internationale un instrument de transformation économique.
En définitive, le sommet de Moscou ne doit pas être apprécié uniquement à travers le nombre de dirigeants présents, les déclarations sur la multipolarité ou les engagements sécuritaires. Sa portée sera de passer de la coopération déclarative à la production de richesses, au transfert de technologies et au développement des capacités locales.
KHALY SARR
Section: international